À la recherche du paradis

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25 février 2021 par Hélène HEBENSTREIT

Selon la Genèse, Dieu, après avoir créé l’homme, place un jardin en Éden, à l’Orient, où il met Adam, qui nomme alors tous les animaux. Dans ce jardin, se trouvent un fleuve dont naissent quatre bras, quatre fleuves nommés Pishôn et Gihôn (longtemps pris pour le Gange et le Nil), Tigre et Euphrate, ainsi que l’arbre de vie et celui de la connaissance du Bien et du Mal ; Ève, tirée de la côte d’Adam, y vit avec lui. Ce verger toujours verdoyant sous un éternel printemps, agité d'une douce brise et bruissant de chants d'oiseaux, abondait en fleurs et fruits multicolores et parfumés ; là vivaient des animaux pacifiques et se trouvaient à profusion or et pierres précieuses.     

Durant près de trois millénaires, on ne mettra pas en doute son existence. Il n‘aurait pas disparu de la surface de la Terre malgré l’épisode du Déluge.            

Comme la Bible ne dit pas que le jardin d'Eden a disparu, sa localisation terrestre a longuement été recherchée depuis l'Antiquité par les exégètes, les cosmographes et les voyageurs. Sa présence est parfois mentionnée sur les mappemondes jusqu'aux XVIe et XVIIe siècles, preuve de l'imprégnation religieuse dans la cosmographie.

arabie heureuse
L'Arabie heureuse

L’Arabie heureuse

L’Arabie Heureuse désignait pour les Grecs et Romains l'Arabie du Sud (actuel Yémen), L’expression viendrait d'une mauvaise traduction du latin : felix signifie en premier lieu fertile, et entre autres sens dérivés heureux. En effet, dans cette zone aux conditions climatiques parmi les plus favorables de la péninsule et de riches terres volcaniques , une civilisation agricole s’est épanouie grâce à un système d’irrigation développé. Cette région qui puisait principalement sa richesse dans le commerce des parfums et des aromates a exercé une immense fascination sur l’Occident. Elle était cette région évoquée Hérodote, Pline l’Ancien et Diodore de Sicile d'où provenait des caravanes chargées d’épices remontant la route de l’encens en direction de la mer Méditerranée comme l’ont. Par leurs écrits, ils ont directement contribué à véhiculer cette image d’un Orient rêvé et fantasmé.

C'est un jardin extraordinaire

cartouche
cartouche de la carte

Dans une perspective géographique, l'image du paradis terrestre est à relier au contexte méditerranéen et proche-oriental, marqué par le désert et l'eau rare. Le jardin y est la figure idéale du bonheur, protégé de l'extérieur et rendu possible par l'abondance de l'eau. Etymologiquement paradis vient du grec paradeisos qui provient lui même du perse zend, pairidaêza indiquant une superficie entourée de palissades. Le mot est devenu pardès en hébreu où il veut dire verger, parc, jardin arrosé et planté d’arbres. Divisé en quatre secteurs et accordant à l'eau un rôle central pour l'irrigation comme pour l'esthétique, le jardin persan matérialise le concept d'Éden, mot d’origine babylonienne  ou de paradis sur terre. On retrouve dans certaines œuvres du Proche Orient ancien des allusions à celui-ci que ce soit dans l’épopée de Gilgamesh ou encore dans les mythe perses. Dans le Coran et la littérature musulmane, le paradis peut être désigné comme Jannah en arabe. Ce nom est issu de la racine arabe janna qui signifie aussi jardin mais contrairement au Christianisme, l’Islam ne cherchera pas à localiser le jardin d’Eden. Comme dans les mythes sumériens, le paradis chrétien se définit par une harmonie entre le genre humain et le genre animal. il est en quelque sorte une oasis paisible où le lion côtoie l’agneau comme sur le cartouche de l’échelle de cette carte. Cette quiétude est néanmoins d’ores et déjà troublée par l’unique présence de ce serpent avec une pomme dans la gueule entouré autour de l’arbre qu’on devine être celui de la connaissance du bien et du mal. Cette image fonctionne comme un rappel de ce qui va se passer au sein de ce jardin et dont les premiers hommes vont être chassés comme on peut le voir sur la carte. La métamorphose du jardin en pays merveilleux procède selon l’expression de Jean Delumeau d’un « amalgame de traditions » qui pendant les premiers siècles du Christianisme  a associé au récit de la Genèse des images issues de la mythologie gréco-romaine : verger abondant de l’Age d’or dans les Travaux et les jours d’Hésiode, les Champs Elysées virgiliens ou encore Jardin des délices dans l’Odyssée d’Homère.

Localisation(S)

paradis
localisation

La cartographie médiévale manifeste un souci de la description et une volonté d’agir sur le monde, ou du moins de s’y orienter. Elle est pour nous un témoignage visuel des catégories mentales de la culture du Moyen Âge, ainsi que les interrogations de ses savants et de ses théologiens. Et parmi les problèmes que rencontrent les cartographes médiévaux, se trouve celui de la représentation du Paradis terrestre : « Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yavhé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras » (Genèse, 2 8-10 2). Comment représenter cartographiquement le jardin d’Eden sachant qu’il faut en effet s’accorder non seulement sur la localisation du Paradis, mais aussi sur son apparence extérieure quand le texte biblique ne dispense que peu d’indications sur ces divers points, mis à part une situation générale, l’orient, et le nom des fleuves, dont deux sont connus : le Tigre et l’Euphrate. Pour ce qui est de son apparence, le Paradis sera désigné avant tout comme un endroit inaccessible : placé au sommet d’une montagne, île séparée par l’océan, ou bien région fermée par une barrière de feu. La cartographie doit donc rendre visuellement accessible ce lieu paradoxal, qui à la fois est et n’est pas dans l’espace et dans le temps humains. Jean Delumeau a fait le bilan des différentes propositions de localisation du paradis. Toutes les localisations géographiques ont peu à peu été imaginées. On l’a situé à l'est jusqu’en Extrême Orient (Ceylan, Sumatra, la Chine ou l'Inde), Thomas d'Aquin le suggérait "sous l'équateur en un lieu très tempéré". Jean de Mandeville quant à lui le localise très haut dans ses Voyages autour de la Terre, (1356) ; il y explique que l’on « dit que c'est la plus haute terre du monde, et est en orient au commencement de la terre. Et est si brillante qu'elle touche bien près du cercle de la lune, par lequel la lune fait son tour." On l’a cherché également en Éthiopie, en Arménie, en Mésopotamie, en Palestine et Christophe Colomb qui se croyait sur le rivage oriental de l'Asie était persuadé qu'il allait le trouver en remontant l'Orénoque.

Qui est Pierre-Daniel Huet ?

huet
Pierre Daniel Huet

Son nom apparaît en haut de la carte dont il semble être à l'origine. Pierre-Daniel Huet,(1630-1721), théologien et érudit français fut évêque de Soissons, et d'Avranches et membre de l'Académie française. Il est connu pour être de surcroît un grand exégète et apologiste des Ecritures. En 1691 est publié son Traitté de la situation du paradis terrestre . A messieurs de l'Academie françoise que vous pouvez retrouver sur Gallica. Dans le chapitre dix-neuvième, on peut y lire une « Récapitulation » du traité : « Dieu planta un Jardin en Eden du costé d’Orient. Un fleuve sortoit d’Eden, pour arroser le Jardin. Il se divisoit, et estoit en quatre testes. La premiere est le Phison qui arrose la terre de Chavilah, fertile en or, en perles et en Bdellium ; en Onyx, et en toutes sortes de pierreries. Le second fleuve est le Gehon, qui arrose la terre de Chus. Le troisième est le Tigre, qui va vers l’Assyrie ; et le quatrième est l’Euphrate. Toutes les marques, par lesquelles Moyse a désigné la situation du Paradis, ne peuvent convenir qu’à celle que j’ay proposée. La question du Paradis terrestre ne touche point à la Foy. » Pour finir enfin ses 240 pages de traité avec cette déclaration : « Et après tout Saint Augustin déclare que la question de la situation du paradis terrestre ne touche aucunement à la Foy qui fait Chrestiens et qu’on peut croire là-dessus le vray ou le faux sans aucun péril d’hérésie ».

Pour conclure...

Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que l'on commence à considérer le paradis terrestre comme une forme de mythe et que l’on va abandonner l'idée d'en retrouver la situation sur la Terre. Désormais "céleste" et abstrait, il devient pour la plupart des chrétiens un lieu immatériel. Cette carte que l’on a sous les yeux se situe un moment avant cette rupture en partie engendrée par les nombreuses découvertes géologiques du siècle des Lumières et du XIXe siècle (connaissance plus approfondie des fossiles qui prouvera l’ancienneté de la Terre) qui conduiront progressivement à une remise en cause de la « vérité historique » du début de la Genèse. Même si l’idée du paradis céleste ne disparaît pas de l’univers religieux, la question du terrestre tombe en désuétude.

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