Interview de Julie-Victoire Daubié

Contenu du Interview de Julie-Victoire Daubié
22 janvier 2019 par Morgane PERRIER

NB : Les phrases en italique sont issues de l'oeuvre de Victoire Daubié, La Femme pauvre au XIXe siècle.

 

Limédia Galeries : Nous accueillons aujourd’hui, une femme qui a marqué l’histoire mais dont peu connaissent le nom. Elle est la première femme inscrite au baccalauréat et aussi la première à l’avoir obtenu. Je vous laisse nous dire votre nom, vous êtes, vous êtes…
Julie-Victoire Daubié : Julie-Victoire Daubié, bonjour à tous et merci de m’avoir invitée.


LG : Alors dîtes-nous un peu pourquoi, une jeune femme, issue de la campagne vosgienne, décide de s’inscrire à l’examen du baccalauréat ?
JVD : Eh bien, quelques années avant mon inscription au bac, en 1859, j’ai écrit un essai : La Femme pauvre au XIXe siècle par une femme pauvre, que j’ai présenté au concours de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon et pour lequel j’ai obtenu le premier prix. Cet essai, entre autres choses, traite de la condition des femmes et particulièrement de la pauvreté féminine. Les femmes, notamment celles qui vivent seules, doivent pouvoir vivre de leur travail au même titre que les hommes. C’est aujourd’hui impossible du fait de la concurrence qu’ils représentent par leur accès à l’éducation. C’est d’ailleurs ainsi qu’est légitimée l’injustice des salaires : le manque d’instruction des femmes. J’ai donc décidé de passer l’examen du baccalauréat qui n’est pas fermé aux femmes bien que les cours le soient. 


LG : Si vous n’avez pas suivi de préparation à l’examen, comment l’avez-vous bachoté ?
JVD : D’abord, j’ai mon brevet de capacité depuis 1844. J’ai été préceptrice et aujourd’hui journaliste économique. À partir de 1853, j’ai suivi des cours particuliers au Museum d’Histoire naturelle de Paris avec Isidore Geoffroy Saint-Hilaire tandis que mon frère, Joseph, prêtre de son état, m’a enseigné le latin et le grec.


LG : Peut-on vous demander vos résultats ?
JVD : (Rires) Oui, bien sûr. J’ai eu une boule noire, trois rouges et trois blanches, mes matières fétiches étant le latin, l’histoire et la géographie. Ce sont les mathématiques qui m’ont valu une boule noire.


LG : Avez-vous reçu un accueil favorable pour vous présenter à cet examen ?
JVD : Après l’obtention du premier prix au concours de Lyon, j’ai été encouragée à continuer par un grand nombre de personnes, mais si je ne devais en citer qu’une, ce serait François Barthélémy Arlès Dufour. Il croit au combat pour l’égalité salariale entre hommes et femmes et a soutenu ma candidature, qui avait été refusée à Paris, auprès de l’Académie de Lyon. Il est aujourd’hui président d’une association pour l’émancipation progressive des femmes que nous avons créée ensemble. J’en suis la vice-présidente.


LG : Vous êtes très engagée dans la lutte pour les droits des femmes, quelles grandes réformes voudriez-vous voir réalisées en priorité ?
JVD : La première chose à faire est d’instaurer l’égalité des filles et des garçons devant l’instruction. L’égalité de salaire et de traitement devra être l’issue logique d’une telle réforme. 

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Faux-titre de La Femme pauvre au XIXe siècle de Julie-Victoire Daubié

LG : L’égalité de traitement ?
JVD : Oui, par exemple, il est très difficile pour une institutrice laïque d’obtenir un emploi dans une école publique. D’abord parce que, malgré la loi de 1850 qui stipule qu’une commune de plus de 800 âmes doit avoir une école de filles, l’État ne fournit aucune aide financière en cas de fonds insuffisants. Ensuite, les écoles mixtes sont attribuées dans la plupart des cas aux hommes car une femme ne peut pas enseigner dans une école comportant plus de quarante élèves. Idem pour la situation matérielle entre les instituteurs et les institutrices. La commune a l’obligation d’assurer un traitement convenable à l’instituteur pour obtenir le titre d’ "école primaire communale" tandis que l’institutrice est laissée à la générosité des villageois.


LG : Vous venez de préciser « pour une institutrice laïque », est-ce moins difficile pour les institutrices catholiques ?
JVD : Absolument. Le couvent intervient pour que la religieuse/enseignante dispose d’au moins 300F par an et d’un logement convenable. De plus, une attestation de la Mère Supérieure, qu’on appelle "lettre d’obédience", assurant des qualités pédagogiques de la sœur vaut un certificat de capacité. C’est tout simplement scandaleux ! Les religieuses, pour être à même de pouvoir enseigner, devraient avoir l’obligation de posséder le même diplôme que les institutrices laïques.


LG : Toujours en parlant de diplôme je crois que les félicitations sont de mise cette année encore. Vous venez de réussir votre licence de Lettres, ce qui fait aussi de vous la première femme licencié[e] ès Lettres, vous comptez vous arrêter là ?
JVD : Pas du tout ! Je commence à préparer mon doctorat. Ma thèse portera sur la condition de la femme dans la société romaine.

LG : (Rires) C’est ce qu’on appelle montrer l’exemple ! Et quels sont les combats et les actions que vous menez parallèlement à votre vie de journaliste économique ?
JVD : Comme je l’ai dit précédemment, les hommes envahissent les carrières auparavant plutôt féminines. Ils se sont par exemple emparés de l’empire de la mode : ils nous habillent, nous coiffent, et les femmes ne peuvent plus rivaliser en terme de compétences même pour les métiers les plus simples. Or les femmes se voient interdire l’accès aux cours sous prétexte de se corrompre en compagnie des hommes plutôt que de s’instruire. Je continue à passer mes diplômes et donc mon combat pour l’accès à l’éducation pour les femmes mais j’ai aussi créé l’année dernière une association pour le suffrage des femmes. J’ai préfacé plusieurs ouvrages et écrit des articles en ce sens.

LG : Jusqu’ici, ces actions rencontrent-elles du succès ?
JVD : Concernant l’instruction, je suis peut-être la première bachelière mais je ne suis plus la seule depuis un moment, d’autres marchent sur mes pas. Bientôt, la femme sera dans la société tout ce qu’elle sera capable d’être.
Au sujet du droit des femmes, nous payons nos impôts comme tous les Français, nous avons les mêmes devoirs et devons par conséquent avoir les mêmes droits. Le dictionnaire inclut les femmes dans les définitions de "Français" et "artiste", j’en conclus que les femmes doivent avoir le droit d’étudier et de professer aux Beaux-Arts mais aussi de voter puisque tous les Français sont électeurs et jouissent de leurs droits politiques. Mais, nous les femmes, sommes-nous réellement des « Français » et des « personnes » ? Voilà en effet le point à décider et soit dit entre nous, je soupçonne que nous ne sommes encore que des choses à qui l’on ne conteste pas le féminin de "contribuable, de taillable, de corvéable, de condamnable, d’incarcérable et de dispensable".
J’ai demandé à être inscrite sur les registres électoraux deux semaines après la proclamation de la République et on m’a ri au nez. Néanmoins même si peu sont mobilisés pour l’instant, je ne doute pas que la lutte pour le droit des femmes s’intensifiera.

LG : Nous vous remercions infiniment d’avoir passé un moment avec nous. Nous vous souhaitons du succès pour la suite.
JVD : Merci à vous.
 

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Sources


Bard, Christine, Chaperon, Sylvie, Dictionnaire des féministes : France XVIIIe – XXIe siècle, Paris : Ed. PUF, 2017
Bascou-Bance Paulette. « La première femme bachelière : Julie Daubié », dans : Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°1, mars 1972. p. 107-113, disponible sur : www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1972_num_1_1_3177 (consulté le 06/12/2018)
Daubié, Julie-Victoire, La Femme pauvre au XIXe siècle, Ed. Thorin, 1869-1870
France inter, Par Jupiter, émission animée par Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek de 17h à 18h du lundi au vendredi
Plume d'histoire, Julie-Victoire Daubié, première femme à obtenir le baccalauréat, disponible sur : http://plume-dhistoire.fr/julie-victoire-daubie-premiere-femme-a-obtenir-le-baccalaureat/ (consulté le 06/12/2018)
Thierce, Agnès, « La pauvreté laborieuse au XIXème siècle vue par Julie-Victoire Daubié », Travail, genre et sociétés, 1/1999 (N° 1), p. 119-128, disponible sur : http://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-1999-1-page-119.htm (consulté le 06/12/2018)
Wikipédia, Julie-Victoire Daubié, disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Julie-Victoire_Daubi%C3%A9 (consulté le 06/12/2018)

 

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