Contenu du Le sotré, lutin lorrain

Le sotré est un lutin familier des habitations de Lorraine et particulièrement des Vosges. Si le plancher craque, pas d’inquiétude, le sotré se promène dans la maison.

Le sotré

Un lutin lorrain

Le sotré est un lutin originaire de Lorraine et plus précisément des Vosges. Son nom, selon les endroits, s’écrit et se prononce différemment : sotret, sottrait, soutrait en Barrois et Champagne, satré, sotreut et bien d’autres.
C’est un petit être qui peut être sympathique ou vraiment diable. Roger Wadier le décrit comme tel :

"Lutin régional enjoué mais susceptible, obligeant mais facétieux, généreux mais coléreux, affable mais effronté, serviable mais turbulent, secourable mais vindicatif, en un mot, capable du meilleur comme du […] pire […] ."

Il a donc un caractère dual. Si la famille chez qui il a élu domicile ne lui plaît pas, il se fera un malin plaisir de tout déranger, salir, et percer les fonds de casseroles alors qu’au contraire, si elle lui plaît, il fera attention à ce que tout reste en ordre et propre.

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C’est un lutin turbulent qui joue des tours à ceux qui se moquent de lui. Il aide bien volontiers à l’entretien des chevaux et adore les enfants. Il est très petit et s’habille avec un chapeau et un manteau rouge qui lui ont aussi valu le nom de Bonnet-rouge ou Rouge-vêtu. Il déteste cette couleur excepté sur lui-même. D'après Charles Sadoul, c’est un personnage assez original qui n’est ni beau ni laid. Il a beau être petit et maigre, sa robustesse est légendaire. Il est aussi très mal coiffé et porte une barbe emmêlée sur laquelle il ne tolère aucune remarque désobligeante.

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Différentes sortes de sotrés

Du plus sympathique au plus inquiétant

Il existe plusieurs sortes de sotrés qui ont des habitats et des manières différentes.

Le Petit-Minou

Le Petit-Minou est un lutin vivant dans les mines, d’où le « minou ». Il vient en aide aux mineurs qui lui rendent grâce de sa bienveillance. Il porte un bonnet et une culotte rouge et a toujours un marteau dans la main. Il cogne son marteau contre les parois des mines pour montrer l’emplacement d’un bon filon ou pour montrer la faiblesse d’une partie de l’infrastructure. Dom Calmet dans son Traité sur l’apparition des esprits y fait référence mais les témoignages qu’il a recueilli des mineurs lui ont fait dire que ce n’était qu’une superstition.

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Village de La Croix-aux-Mines où le Petit-Minou a souvent été aperçu.

Le Tourbillon

Plus farceur que le Petit-Minou, le Tourbillon embête les agriculteurs avec des bourrasques faisant voler les récoltes, éparpillant les tas de foin et pliant les champs. Le Tourbillon en profite pour se glisser sous les jupes des femmes et les faire gonfler parfois jusqu’à les faire tomber ! Le vent qu’il créée en tournant peut avoir une force monumentale et retourner des charrettes. Mais le plus souvent le Tourbillon joue à faire tourbillonner quelques mouchoirs perdus ou quelques poussières sur les chemins.

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Le Culâ

Ce lutin vit dans les marais et n’est pas commode. Il peut prendre l’apparence d’une lanterne, une chandelle, un cierge, des boules de feu ou encore d’un bouc aux yeux de braise. À l’époque, les feux-follets apparaissant dans les marais étaient l’objet de nombreuses superstitions. Aujourd’hui, il est bien connu que ce sont des gaz contenus dans les marais ou les cimetières qui s’enflamment au contact de l’air mais autrefois, ils suscitaient la crainte.
Le Culâ avait donc la réputation d’attirer et de perdre les voyageurs dans les marais, brouillant leur perception, en faisant passer la terre pour de l’eau et vice versa. Le seul moyen de s’en défaire était de jurer comme un charretier. D’après Monsieur Ferry qui donna une conférence sur la sorcellerie dans les Vosges en 1912, dont le discours a été retranscrit dans le Mémorial des Vosges, il fallait crier : « Culin, Culâ ! Si tu ne me culâtes mie, j’te culâtra » c’est-à-dire, « si tu ne recules pas, je te reculerai ». Il indique que les Culâs étaient particulièrement nombreux dans la région de Cornimont.

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Cornimont (Vosges) où sévissait le Culâ

Le Cauchemar 

Ce lutin est le moins recommandable parmi toutes les sortes de sotrés qui existent en Lorraine. La légende raconte que cet esprit nocturne avait pour spécialité de sauter sur les lits pour y faire des galipettes mais surtout de s’assoir sur la poitrine des dormeurs jusqu’à les étouffer en ricanant. Il est petit mais extrêmement lourd et il était difficile de bouger pour s’en défaire. Si toutefois le malheureux dormeur y arrivait, le Cauchemar s’enfuyait en poussant de petits glapissements de chien.
Pour se prémunir contre ce vilain lutin, il fallait tracer des croix ou des pentacles sur les portes des maisons à la craie rouge. Au Tholy, on pensait que croiser les jambes ou les bras au moment de s’endormir le ferait fuir. On pouvait aussi placer un couteau sur sa poitrine pour que le Cauchemar, en s’y asseyant s’y coupe et s’enfuit. Si malgré toutes ces précautions, le Cauchemar revient, il faut tracer le signe de croix dans sa bouche avant de dormir.

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Rencontres et légendes

Les histoires de sotrés

Le Sotré discret

Le sotré n’aime pas que son travail soit remarqué. Il aime la discrétion et si on lui adresse la parole, il y a de fortes chances pour qu’il parte. Si c’est une remarque désobligeante, il partira après avoir joué quelques tours. Léopold-François Sauvé raconte, dans son Folklore des Hautes-Vosges, qu’un paysan de Ban-le-Duc, aujourd’hui Ban-de-Laveline, avait prêté trop d’attention à un sotré qui soignait son cheval. Outré, le lutin enferma l’animal dans une minuscule étable à cochon qu’il a fallut détruire pour le faire sortir ! En effet, le sotré a le pouvoir de rétrécir et d'agrandir les êtres et les objets !

Charles Sadoul rapporte dans son Discours inaugural qu’en 1840, à Raon-l’Étape, pour la même raison, un sotré ou plusieurs semèrent la panique dans une auberge. Ils firent danser des pots, des chaises et des seaux d’eau. La police dû intervenir mais cette mystérieuse farandole d’objets cessa sans qu’on put en déterminer la cause. 


Le galant sotré

Madame Ballot, née Charlotte André originaire de Mortagne raconta deux histoires de sotrés un peu fripons à Charles Sadoul.


La première raconte qu’à Mortagne, un sotré faisait la cour à une jeune femme lorsqu’elle filait la laine près de sa cheminée. Le mari, mis au courant, se fâcha et voulut confronter ce lutin. Il s’habilla avec les vêtements de sa femme et s’installa à sa place habituelle. Malheureusement, il était malhabile et le sotré s’aperçut immédiatement de la supercherie. Il lui fit alors remarquer qu’il filait moins bien que la veille. Le mari, démasqué,  se saisit donc du sotré et le précipita dans l’âtre. Ce dernier, en hurlant, lui demanda son nom, ce à quoi le mari répondit « Moi-même » et s’en alla. Alertés par les cris de leur confrère, des sotrés arrivèrent et demandèrent qui avait osé faire ça. Le malheureux sotré répondit « Moi-même ! », ils lui répondirent alors de se débrouiller tout seul ! 
C’est une des nombreuses variantes de l’histoire entre Ulysse et le cyclope dans l’Odyssée, qu'on trouve dans de nombreuses légendes populaires. 

La deuxième histoire raconte qu’un mari, en rentrant tard, prit sur le fait un sotré en train de courtiser sa femme. Il jeta alors le lutin hors de sa maison. En tombant, le sotré fit un bruit de cuillère qui tombe. Ce bruit caractéristique de la chute du sotré est rapporté en plusieurs endroits, notamment à Thiaville et à Guéblange.


Les Roches du Sotré

Les roches du Sotré dans les Vosges portent ce nom d’après la légende selon laquelle, le sotré embêtait les villageois d'un village voisin. Pour se venger, les villageois trouvèrent son repère, le ligotèrent et le jetèrent du haut d’une falaise. Pour se venger à son tour, le sotré est devenu invisible et pousse du haut de la falaise tous les malheureux qui s’approchent trop près du bord.

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Les Roches du Sotré, Vallée de la Mortagne, Brouvelieures

 

Sources

WADIER, Roger, Sotrés et autres lutins de Lorraine, Éd. Une page à l’autre, 2002.
SADOUL, Charles, Le Sotret, discours de réception à l'Académie de Stanislas, prononcé en séance publique, le 22 mai 1930, Éd. Pays lorrain, 1930.
GRAVIER, Gabriel, Légendes des Vosges, Éd. Le mouton bleu, 1985.
RICHARD, Nicolas, Traditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes de l’ancienne Lorraine, Remiremont : Mougin, imprimeur-lithographe, 1848, p. 260-263.