Le Pont suspendu d'Épinal

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18 mai 2021 par Sophie Armbruster

À l’évocation des ponts suspendus on pense tout d’abord aux ponts de singe en cordage des régions d’Amérique du Sud ou d'Asie, ou d'une toute autre manière au pont de Brooklyn entièrement réalisé en acier. Mais au début du XIXe siècle les ponts suspendus revêtent une toute autre réalité. Composés d’un tablier en bois et de chaînes en fer forgé, ils sont de construction facile et économique. Durant le second quart du XIXe siècle, de nombreuses villes françaises, dont Épinal en 1832, se laissent ainsi tenter par ce type d’ouvrage qui semblait avantageux mais qui se révélera être une construction onéreuse et dangereuse.

La folie des ponts suspendus

Le XIXe siècle est le siècle de la Révolution industrielle mais aussi celui d’un renouveau architectural. En effet l'introduction du métal dans les constructions permet des formes plus légères et aériennes. Ce matériau a également le grand avantage d'être résistant et incombustible. Le début du XIXe siècle voit donc fleurir des kiosques, des gares, des ponts, des serres, des marchés couverts, des usines ou des grands magasins à la structure métallique.
C'est dans ce contexte que se développent les ponts suspendus. Ils ont cependant une place plus marginale dans l’architecture du fer, seuls les chaînes et les câbles de suspension sont en métal, les tabliers restent en bois. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’acier est utilisé pour la totalité du pont.
Le faible coût des matériaux permet une construction économique et donc attractive. Ce sont les Etats-Unis qui vont se saisir les premiers de cette innovation technique. Le premier pont suspendu moderne est construit en 1801 par James Finley sur le Jacob’s Creek à Uniontown (Pennsylvanie).
En France, l'engouement pour les ponts suspendus est plus tardif. Henri Navier, ingénieur des Ponts et Chaussées, après deux séjours en Angleterre en 1821 et 1823, rédige un mémoire sur les ponts suspendus qui devient la référence pour les ingénieurs et les architectes. De plus, par une circulaire, le directeur des Travaux publics Louis Becquey, encourage les préfets à construire des ponts suspendus. Les frères Seguin réalisent ainsi, en 1825, le premier pont suspendu français à Tournon sur le Rhône. En 1886, la France dénombrait environ quatre-cents ponts suspendus. 

Le pont suspendu d’Épinal

Ce renouveau architectural et technique ainsi que la prospérité des finances de la ville d’Épinal permettent à la municipalité d'envisager un projet ambitieux de construction d'un pont suspendu en 1832. La ville, traversée du nord au sud par la Moselle, ne possédait alors que deux ponts de bois pour relier les deux rives. Celui situé le plus au sud, appelé Pont du Cours (actuel pont Sadi Carnot), était hors d'usage depuis le déferlement des glaces de l'hiver 1830. Comme la Moselle reçoit les eaux de la fonte des neiges du Massif vosgien, de nombreuses crues avaient déjà touché Épinal. En 1778 tous les ponts entre Remiremont et Metz furent arrachés, et les crues de 1801 et 1824 causèrent également de gros dégâts. Ces catastrophes ont démontré la difficulté de construire des ouvrages solides et résistants sur la Moselle. L’installation d’un pont suspendu est alors décidée, jugé plus solide et la “forme élégante contribuerait à l’embellissement de la ville”. 
Les plans et la direction des travaux sont confiés à Louis Gahon, architecte de la ville d’Épinal. La construction débute en 1832. 
Après 18 mois de travaux, le pont est ouvert au public à la fin du mois de septembre 1833 à l’occasion des fêtes patronales d’Épinal. Son inauguration officielle par le préfet des Vosges et les autorités municipales a lieu le vendredi 1er novembre 1833 et donne lieu à une épreuve de résistance ; le pont est chargé d’un poids de 180 milliers. 

Charles Charton, dans sa Revue pittoresque, historique et statistique des Vosges, donne une description de ce nouveau pont qui "s'étend sur une longueur de 75 mètres. Deux arches en pierres, gracieusement arrondies, sont placées à ses extrémités, et présentent chacune 7 mètres d'ouverture. Son plancher, long de 61 mètres, est soutenu par des chaînes qui sont amarrées dans la rive et qui descendent de quatre colonnes pyramidales en décrivant une ligne courbe. Ses deux trottoirs, destinés aux personnes à pied, ont chacun une largeur de 1 mètre 10 centimètres, et bordent un passage de 5 mètres 50 centimètres, réservé aux voitures. Ses parapets sont en fer ; ils sont formés de montants reliés par des croix de Saint-André et ornés de rosaces."  La description est accompagnée d'une lithographie réalisée d'après un dessin de Ravignat.

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Vue du pont de fer (à Épinal)

 

Opprobre sur les ponts suspendus

À partir des années 1850, de nombreux accidents touchent les ponts suspendus. Le plus marquant est la catastrophe du pont d’Angers où 223 hommes du bataillon du 11e régiment d’infanterie légère trouvent la mort. Des mesures sont alors prises à leur encontre. Le 6 octobre 1852, le ministre de l’Intérieur fait part aux préfets de sa réserve sur la solidité des ponts suspendus et demande qu’ils privilégient les ponts en pierre ou en fer. Ces mesures et les nombreux accidents mettent un coup d’arrêt à leur construction. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que l’on construit de nouveau des ponts suspendus plus sûrs grâce à l'utilisation généralisée de l'acier. L'exemple le plus caractéristique étant le pont de Brooklyn construit entre 1869 et 1883.

À Épinal, c’est à partir de 1865 que les autorités s’inquiètent au sujet du pont suspendu. Le maire, sur demande du préfet, prend des mesures quant à la circulation sur ce pont pour garantir la sécurité du public et la conservation de l’ouvrage. De plus, un rapport des ponts et chaussées de 1869 démontre que ce pont n’offre pas toutes les conditions de solidité désirables et qu’il est d’un entretien coûteux. La Ville d'Épinal décide alors la destruction du pont suspendu et de la construction d’un pont en pierre pour le remplacer. Le projet est confié à l’architecte Voyer, il décide de conserver les arches de rives et de remplacer la travée suspendue en bois par trois arches en maçonnerie. Ce pont est construit en 1870.

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Le nouveau pont de pierre construit en 1870

Le 18 juin 1940, durant la bataille d’Épinal, la plupart des ponts sont dynamités par l’Armée française afin d’empêcher la progression des Allemands. Le Pont Sadi Carnot ne fait pas exception… 

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Le pont de pierre construit en 1870 détruit en juin 1940


Source :
Bertrand Lemoine, L’architecture du fer : France XIXe siècle, Champ Vallon, 1986.
 

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